Cinq You La Cinq ! Ou Pas…

J’ai évoqué, dans la note sur Nadia : le secret de l’eau bleue, une chaîne que certains d’entre vous n’ont peut être pas connu, parce que pas encore de ce monde ou trop jeunes pour s’en souvenir. Je veux bien sur parler de La Cinq. Cet article ne saurait toutefois être exhaustif.

En effet, le cinquième réseau hertzien n’a pas toujours été une chaîne publique. Je dirais même qu’il fut le premier « canal maudit » du PAF. Et que si elle a marqué les esprits, ce n’est pas forcément pour de bonnes raisons. Explications sur la vie et la mort d’un canal qu’on ne voudrait pas  revoir, mais qui a quand même existé. Et comme je suis un sadique complet, je publie cela le jour anniversaire de sa mort.

logo la 5

Deux canaux pour le prix d’un

Au milieu années 80, il y avait en France trois chaînes publiques, TF1, Antenne 2 et FR3 et une privée, mais payante, Canal+. Les élections législatives de 1986 approchant, le président de la République d’alors, François Mitterrand, craignant une défaite de son parti, voulait créer un « espace de liberté supplémentaire » sur le réseau hertzien. Après moult rapports, un appel d’offres est lancé. Au final, ce ne seront pas une, mais deux chaînes qui seront créées. Le cinquième réseau est attribué à une alliance entre Silvio Berlusconi, et Jérôme Seydoux (qui gère aujourd’hui le groupe de cinéma Gaumont-Pathé), et le sixième à un consortium regroupant Publicis, Gaumont et NRJ, et deviendra TV6 , à dominante jeune et musicale.

le logo de TV 6

le logo de TV 6

La Cinq est lancée le 20 février 1986 et sera calquée sur le modèle italien Canale Cinque qui appartenait déjà à Berlusconi. La chaîne a d’ailleurs débauché des animateurs vedettes venant notamment de TF1. La première année, on y trouvait Christian Morin, (qui ça ?), Amanda Lear (qui officiait déjà sur la chaîne modèle transalpine). Et donc, la 5 devint la première chaîne privée gratuite à émettre dans le pays.

TV 6 sera lancée le premier mars de la même année.

 

Annulation des concessions : Berlusconi résiste, RTL entre en piste

Ne vous leurrez pas, si le monopole d’État n’existait plus, le lancement de ces deux chaînes a été faite par volonté politique, et servir ainsi de relais à certains. Histoire de redorer son image au 20 heures, par exemple. Il est vrai aussi qu’avec ses trois chaînes publiques et une payante, la France prenait du retard par rapport à ses voisins sur le hertzien. Mais voilà : la défaite pressentie lors des législatives de 1986 se concrétise et il y a un changement de majorité. Jacques Chirac devient premier ministre, et son ministre de la culture d’alors, François Léotard, remet en cause les conventions et autorisations d’émettre des deux nouvelles chaînes, quasiment un an pile après leur lancement.

La Cinq réussit à éviter l’écran noir, avec l’irruption dans l’actionnariat de Robert Hersant alors patron de la Socpresse (qui détient  le quotidien Le Figaro) et beaucoup plus proche de la nouvelle majorité parlementaire, qui s’allie avec Berlusconi et Seydoux. En revanche, TV6 n’y survit pas et arrête sa diffusion le 28 février 1987, elle fut donc la première chaîne à mourir sur le réseau hertzien. Dès le lendemain Métropole Télévision, connue sous le nom commercial de M6 commence à émettre, emmenée par la CLT (Compagnie Luxembourgeoise de Télévision), qui cherchait à faire pénétrer RTL Télévision sur le marché français, et qui avait postulé à l’appel d’offres pour le cinquième réseau lors du premier appel d’offres, le groupe possédant déjà des chaînes en Allemagne et au Benelux. Mais il ne fallait pas que ça se voit trop non plus…

 

Le premier logo de M6.

Le premier logo de M6.

Cinq sur Cinq

Revenons donc un canal en arrière, pour nous concentrer sur La Cinq et nous pencher sur sa programmation . La chaîne abreuvait le téléspectateur de jeux débilitants adaptés de formats italiens, de séries américaines ( dont K2000, Super Copter, Tonnerre Mécanique) de nombreuses coupures publicitaires, mais aussi de dessins animés dans le bloc «  Youpi l’école est finie » et que Berlusconi alimentait de son catalogue italien, en les adaptant en langue française bien entendu. Les génériques étaient également chantés (notamment par Claude Lombard), et parfois intervertis par rapport à l’Italie, l’exemple le plus criant étant celui d’Olive et Tom ( Captain Tsubasa pour les puristes) dont la musique et l’air du générique étaient ceux de l’opening d’Edgar le gentleman cambrioleur ( Lupin the Third) au pays de la pizza. Ça ne paraît pas comme ça, mais La Cinq fut le deuxième diffuseur de dessins animés japonais en France. Dans le même temps, le gouvernement Chirac privatise TF1 la même année et avec ça apparaît sur la première chaîne le Club Dorothée, avec un catalogue tout aussi impressionnant de dessins animés japonais. Lorsque j’étais enfant, il était possible, à la fin des années 80 et au début des années 90, de se faire des mercredis quasi-complets de dessins animés, en zappant sur la Une et la Cinq. De quoi occuper nos vacances les jours de pluie. Le cinquième canal offrait aussi des soirées Disney le mardi soir, avec notamment la diffusion de grands classiques. Il ne faut pas oublier non plus au niveau jeunesse, que la chaîne avait aussi la première émission des «cultures alternatives », Babylone. L’émission, animé par un ancien de Giga sur Antenne 2, Numa Roda-Gil, traitait entre autres des comics et des mangas, qui avaient alors mauvaise presse en France ( les fameuses « japoniaiseries »). Dommage qu’elle n’ait duré que trois mois. Il faut signaler aussi, pour la jeunesse, le jeu En route vers l’aventure, sponsorisée par une boisson à l’orange, qui lança la tendance des jeux pour enfants. La chanson du générique et la pub de la boisson avaient pour auteur Richard Gotainer.

 

Babylone, une émission à l'existence trop éphémère.

Babylone, une émission à l’existence trop éphémère.

 

Signal brouillé et écran noir

Mais vous le savez, l’histoire de la Cinq fut assez brève. Elle connaît des difficultés financières et peine à se développer au niveau des émetteurs. La chaîne a en réalité bénéficié d’une mauvaise implantation d’entrée de jeu. On lui refusa dès son lancement l’uatorisation d’avoir un émetteur depuis la Tour Eiffel. Ça n’a pas aidé, et le développement des réseaux a mis trop de temps à se développer.. Les pertes sont impressionnantes et un changement d’actionnaires se fait en 1990, Robert Hersant voulant se retirer du jeu et ne plus financer à fonds perdus pour ne pas mettre son groupe en danger. La chaîne appartient à Lagardère, qui rentrera progressivement dans le capital de la chaîne via son groupe d’édition Hachette. N’ayant pu avoir TF1, donnée à Bouygues, le groupe y voit l’opportunité d’avoir son propre réseau, en arguant devant le CSA que «Hachette va sauver la Cinq ». Le marchand d’armes bouleverse totalement les programmes et l’habillage, mais la sauce ne réussit pas à prendre, malgré quelques belles réussites. De plus, il ne réussit pas à résorber la dette déjà énorme accumulée par la chaîne.

Lagardère fait appel à Jean-Gaul Goude pour l'habillage, qui adoptera un nouveau logo et un code couleur selon le thème des émissions.

Lagardère fait appel à Jean-Paul Goude pour l’habillage, qui adoptera un nouveau logo et un code couleur selon le thème des émissions.

 

Fin 1991, la chaîne doit licencier les trois quarts de son personnel, soit 576 personnes, et accuse des pertes de l’ordre de plus de trois milliards et demi de francs de l’époque. Le dépôt de bilan est annoncé par son PDG le 31 décembre. Le début de 1992 est agité, après avoir été mise en redressement judiciaire, La Cinq vit dans l’incertitude. Le présentateur vedette du 20 heures, Jean-Claude Bourret, monte une association pour sauver la chaîne de l’inéluctable. Berlusconi se propose de revenir, mais finit par y renoncer. Les quatre autres chaînes existantes forment une alliance contre-nature et proposent un canal commun d’information continue pour remplacer La Cinq. Le 3 avril, le tribunal de commerce de Paris annonce la mise en liquidation judiciaire de la chaîne. Bourret lui-même annonce après quelques secondes de silence au début du JT que la 5 est condamnée, par ces mots : « C’est décidé… la cinq … va mourir dans 9 jours. ». Une fois de plus, il en appelle à la générosité des téléspectateurs, mais rien n’y fait. Pendant 9 jours, La Cinq vit avec des programmes « sous réserve » (C’est à dire que le CSA pouvait à tout moment décider de fermer la chaîne avant la date prévue).

 

Le dimanche 12 avril, le dernier Youpi l’école est finie est diffusé le matin. La chaîne s’éteint à minuit, après une émission de plus de trois heures revenant sur les 6 années de diffusion et qui paradoxalement, fera la meilleure audience de son existence, elle s’éteint en «  éclipsant » le logo « 5 » par une lune noire, avec un remix lugubre de «  Ainsi parlait Zarathoustra » et ensuite, un panneau marqué «  la Cinq vous prie de l’excuser pour l’interruption définitive de l’image et son » sur le son d’une perfusion finissante qu’on administrerait à une personne mourante, suivie de «  c’est fini ». la neige prend place sur l’écran… Le lendemain, le journal Libération fera sa une en titrant ainsi: « La Cinq : Il neige. ». La France sera le seul pays européen à avoir un trou noir entre la quatrième chaîne, cryptée, vu que c’était Canal+ qui commençait d’ailleurs à monter en puissance, (là aussi, cas unique sur un réseau hertzien), et la sixième, M6, profitera bien entendu de la chute de La Cinq en récupérant notamment les soirées Disney du mardi soir. La sixième chaîne a souvent été appelée « la chaîne de trop ». Autant dire que la chute d’un concurrent privé à été pour elle une aubaine.

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Jean-Claude Bourret tentera ensuite avec son association de récupérer la fréquence perdue pour faire renaître la chaîne, mais jusqu’ici, on ne peut pas dire qu’il ait réussi.

 

« Elle s’est drôlement améliorée la Cinq, depuis quelques semaines ! »

Le cinquième réseau sera finalement préempté par l’État. Le 28 septembre 1992, ARTE, la chaîne culturelle franco-allemande commence à émettre sur le canal, de 19h à 1 h du matin. Dès lors, voir revenir l’ancienne Cinq semble désormais bien compromis.

Le premier logo d'Arte, la chaîne culturelle franco-allemande.

Le premier logo d’Arte, la chaîne culturelle franco-allemande.

 

Le 13 décembre 1994 apparaît en journée, de 6 heures à 19 heures, La Cinquième, la chaîne «  du savoir, de la formation et de l’emploi ». Les programmes étaient très bons et ludiques, comme le jeu «  ça déméninge », des interludes rigolos comme «  mathématique impertinente », les fans d’animation se régalaient avec Cellulo présentée par Serge Bromberg, restaurateur et collectionneur de vieilles pellicules, et qui était l’occasion de revoir des anciens cartoons trop peu diffusés. L’habillage du canal était également réussi. Aujourd’hui elle n’a rien perdu de sa vocation éducative et culturelle, même si les programmes cités ci-dessus ont disparu. Et c’est France 5, la chaîne ayant été incorporée au groupe audiovisuel public en 2002. La télévision analogique n’existant plus en France, France 5 et Arte ont chacune leur canal : 5 pour la première, et 7 pour la seconde, qui peut varier dans de rares cas.

 

Le premier logo de La cinquième. Aujourd'hui, c'est France 5.

Le premier logo de La cinquième. Aujourd’hui, c’est France 5.

La Cinq, c’était vraiment bien ? J’en doute…

Avec le recul, doit on regretter l’ancienne version de ce canal ? Pas si sur. Quand je vois que certains disent que c’était la meilleure chaîne hertzienne ayant jamais existé, j’ai envie de rigoler. L’enfance, l’adolescence, et plus généralement la nostalgie ne permettent pas tout. Berlusconi voulait une chaine «  facile à absorber » pour le téléspectateur. Certes, pour les enfants, elle faisait le job. Mais il fallait voir la programmation pour adultes. Je ne le nie pas, c’est grâce à elle que j’ai mes premiers souvenirs des séries citées plus haut, et je passais des heures à me prendre pour David Hasselhoff avec sa voiture parlante. Mais la plupart des séries commençaient vraiment à dater. Déjà vieillottes pour l’époque, je vous laisse imaginer aujourd’hui. Les jeux étaient surtout des grands shows assez vides. Si Berlusconi était resté, peut être aurions nous eu droit à certaines « extravagances » que j’ai pu voir sur ses réseaux italiens ( il contrôle les 3 principales chaînes privées du pays) et pour rien au monde j’en aurais voulu. Mais on dirait aujourd’hui que NRJ12 fait bien la remplaçante, niveau émissions de merde… Aurions-nous vu Loft Story sur La Cinq au lieu de M6 ? Aurait-elle fait dans la surenchère avec TF1 qui se mettra en pleine « quête de sens » juste après la mort de la Cinq, avec des reality-shows à deux francs et des présentateurs à la déontologie encore plus douteuse, et ce d’autant qu’un d’entre eux y a bossé (pas d’noms, pas d’polémique) ? On ne le saura jamais. Mais on comprend mieux pourquoi Berlusconi a renoncé à revenir et les pressions des autres chaînes ainsi que de la classe dirigeante. Sans doute ne voulait-on pas, en France, qu’il devienne aussi puissant qu’il ne l’était ( et est toujours) en Italie. Mais là aussi, on ne saura jamais exactement la vérité. Et si le magnat italien avait promis une télé «  Beaujolais la semaine, et Champagne le samedi » c’était en réalité plutôt « Cola Leader Price » et «  Mélange de vins rouges de la communauté européenne (bouteille non consignée) », même après l’arrivée de Lagardère. Bourret avait beau jeu de dire qu’il y a eu une volonté politique de faire disparaître la chaîne, et de prétendre que La Cinq était la chaîne de ses téléspectateurs, ce n’était évidemment pas le cas. Et niveau TV de m***e, ça se posait là quand même. C’est à mettre en corrélation avec ce que j’ai dit au dessus. Et du temps de cerveau disponible, bien qu’un ancien P-DG de TF1 n’osera le dire que 13 ans après la disparition de la chaine.

Nous avions des yeux d’enfants, alors forcément, nous manquions de recul. Pas sur qu’adultes, nous aurions la même indulgence, même à la fin des années 80.

 

"Ce que nous vendons à Coca, c'est du temps de cerveau disponible." Cette phrase aurait pu être dite par les dirigeants de l'ancienne Cinq...

« Ce que nous vendons à Coca, c’est du temps de cerveau disponible. » Cette phrase aurait pu être dite par les dirigeants de l’ancienne Cinq…

Contrairement à une rumeur tenace, elle n’a pas été la première chaîne hertzienne à mourir, comme je l’ai dit au début, c’est TV6 qui fut la première à disparaître du paysage. Seulement, M6 prit immédiatement le relais sur le sixième canal ( interruption de quelques heures), ce qui a rendu la chose moins marquante, et les dirigeants de La Cinq ont su faire de sa disparition un grand spectacle. On peut dire qu’ils ont réussi leur coup. La bande annonce disait même « vous pourrez dire à vos enfants : j’y étais ». Depuis, une mort aussi spectaculaire ne s’est pas reproduite. Maintenant, on peut recevoir jusqu’à 25 chaînes grâce à l’antenne (ou un petit décodeur), donc le paysage télévisuel a évolué. Plutôt que de faire « mourir » une chaîne, ses actionnaires préfèrent la vendre à un autre groupe, qui en prend alors le contrôle, reformate la programmation et la renomme. L’exemple le plus récent est Direct 8, appartenant à Bolloré et revendue à Canal+, qui voulait mettre un pied dans le hertzien gratuit. Depuis le 8 octobre 2012, la chaîne s’appelle D8. Mais canal a mis aussi la main sur le nouveau «  canal maudit », le canal 17 de la TNT qui a changé, jusqu’ici, quatre fois de nom. D’abord lancée sous le nom d’Europe 2 TV, et appartenant à Lagardère, elle fut ensuite renommée en Virgin 17 . Mais le groupe, décidément maudit sur le hertzien, revend finalement la chaîne à Bolloré en 2010 qui la renomme Direct Star. Canal+ récupère du coup ce boulet deux ans plus tard, la réoriente vers la musique et la renomme D17. Pour le moment, ça en reste là. Si les morts et les écrans noirs sont peu probables sur les réseaux nationaux (même Numéro 23 se fera au pire des cas racheter), les morts télévisuelles sont plus fréquentes dans le monde des chaînes thématiques. Si elles sont jugées non rentables,comme la plupart appartiennent à de grands groupes, elles sont fermées. Les chaînes indépendantes, plus rares , survivent comme elles peuvent, et l’une d’elles a montré une vaillance incroyable. Elle est toujours là et je pense que vous l’avez reconnue. Beaucoup meurent dans anonymat le plus total.Sans fleurs, ni couronnes, ni mise en scène grandiose.

 

Je tiens à remercier particulièrement C2J pour le titre , bien plus intéressant que celui que j’ai trouvé au départ,reflétant bien la dimension critique que je voulais donner à l’article.

 Julius

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Publié le 12/04/2014, dans Y'a un truc sur l'écran !, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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